En bref: ChapsVision est un éditeur français de logiciels de données et d'IA, fondé en 2019. En juin 2026, la DGSI l'a choisi pour remplacer l'américain Palantir, au nom de la souveraineté numérique. Sa plateforme ArgonOS croise des masses de données venues de sources éparses, avec un hébergement et un code source gardés en France.

Le 16 juin 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé que la DGSI tournait le dos à Palantir, le géant américain de l'analyse de données, pour un éditeur français que peu de dirigeants connaissent : ChapsVision. Derrière l'affaire d'État, il y a une question que vous vous posez peut-être sans la formuler. Où vivent vos données, et qui peut vraiment les toucher ?

Ce qui s'est passé, sans le jargon

Quelques mois plus tôt, la France avait décidé de reconduire Palantir pour trois ans, faute d'alternative européenne jugée crédible. Le revirement est donc brutal.

L'Allemagne avait ouvert la voie un mois avant, en confiant l'analyse de ses données de renseignement à la même société. Paris et Berlin coordonnent en réalité une même stratégie : ne plus dépendre d'un acteur dont les serveurs et le code échappent au droit européen. Lecornu l'a dit sans détour, refusant de « dépendre du bon vouloir de certains partenaires » et d'accepter « de nouvelles dépendances stratégiques ». En toile de fond, un détail qui pèse : Palantir a été cofondé par Peter Thiel, soutien affiché de Donald Trump. Quand l'outil qui lit vos informations les plus sensibles est piloté depuis un pays, et un camp politique, sur lesquels vous n'avez aucune prise, la performance technique ne suffit plus à elle seule à rassurer, et c'est précisément ce calcul que la DGSI vient de trancher en public.

ChapsVision, c'est quoi au juste ?

Fondée en 2019 par Olivier Dellenbach, un entrepreneur qui avait déjà créé puis revendu deux sociétés tech, ChapsVision n'est pas une start-up de garage. C'est une machine à racheter des éditeurs français et à les assembler.

En cinq ans, 29 acquisitions et plus de 350 millions d'euros levés : logiciels de relation client, cybersécurité, analyse de traces numériques, traduction automatique, moteurs de recherche d'entreprise. Le tout consolidé autour d'une plateforme maison, ArgonOS, lancée en 2020, qui croise des données venues de sources éparses pour aider à décider vite. Aujourd'hui, c'est près de 1 000 salariés et 200 millions d'euros de chiffre d'affaires fin 2024, avec plus de 2 000 clients grands comptes dans une quarantaine de pays.

Un point d'honnêteté, parce qu'on n'est pas là pour faire du chauvinisme. ChapsVision avance sur deux jambes assez différentes. Des logiciels métier très classiques d'un côté (relation client, marketing). Des briques régaliennes et sensibles de l'autre : renseignement, OSINT (l'analyse de sources ouvertes, c'est-à-dire publiques), cybersécurité. C'est ce second pan qui intéresse la DGSI. Sa promesse tient alors en une phrase : faire ce que fait Palantir, mais en gardant l'hébergement et le code source en France.

On peut déléguer le traitement de ses données. On ne devrait jamais déléguer le contrôle de l'endroit où elles vivent.

Souveraineté des données : ce que le mot veut dire

La souveraineté de la donnée tient en trois questions très concrètes : où vos données sont physiquement stockées, qui détient le code qui les traite, et quel droit s'applique à l'entreprise qui les héberge.

Ce dernier point surprend souvent. Une société américaine, même quand elle héberge vos données en Europe, peut être contrainte par la justice de son pays de les communiquer. C'est l'effet de textes comme le Cloud Act, qui donne au droit américain un bras très long, jusque sur des serveurs situés hors des États-Unis. Pour un service de renseignement, le risque saute aux yeux. Pour une entreprise, il est plus diffus, mais il existe : vos fichiers clients, vos contrats, vos échanges internes peuvent transiter par des outils dont vous ne maîtrisez ni l'emplacement ni les règles d'accès.

Ce que ça change concrètement pour vous

Vous n'êtes pas la DGSI, et personne ne vous demande de monter votre propre ArgonOS. Mais la logique qui pousse un service de l'État à reprendre la main est exactement la vôtre, à une autre échelle. Le jour où vous branchez une IA sur une tâche métier, le tri de vos emails, l'extraction de vos factures, la relecture de vos contrats, vos données partent quelque part. Souvent chez un fournisseur américain, dans un outil pratique, signé en trois clics. C'est confortable. C'est aussi un angle mort.

On va être directs. La plupart des petites équipes seraient incapables de dire où dorment leurs données une fois passées dans un outil d'IA. Pas par négligence : parce que personne, en interne, n'a le temps ni le réflexe de poser la question. Le sujet n'est pas de devenir souverainiste. Il est de savoir, à tout moment, où sont vos données et qui peut y accéder.

Trois questions avant de confier vos données à un outil IA

1. Où vivent réellement mes données ?

Hébergement, pays, sous-traitants. Un outil estampillé « cloud » ne dit pas tout seul sur quel sol vos fichiers atterrissent.

2. Qui peut y accéder, et sous quel droit ?

Le fournisseur, ses prestataires, un juge étranger. Une donnée hébergée par une société soumise au droit américain reste à portée de ce droit, même depuis l'Europe.

3. Puis-je repartir sans tout casser ?

La réversibilité. Récupérer ses données et changer d'outil sans repartir de zéro, c'est ce qui évite de troquer une dépendance contre une autre.

C'est exactement le travail qu'on fait en amont d'un projet : cartographier où vivent vos données et par quels outils elles passent, avant d'écrire la moindre ligne de code. Et quand un cas d'usage le justifie, construire un outil dont vous gardez les clés, hébergé là où vous le décidez.

Questions fréquentes

ChapsVision est-il une solution pour une petite entreprise ?

Pas directement. ChapsVision vise les grands comptes et le secteur public, sur des besoins lourds d'analyse de données. Pour une structure plus modeste, l'enseignement à garder tient en une ligne : posez-vous la même question de souveraineté à votre échelle, avec des outils adaptés à votre taille et à votre budget.

La souveraineté des données, est-ce réservé aux grandes organisations ?

Non. Choisir où sont hébergées ses données, préférer une solution dont on contrôle l'accès, garder un plan de repli testé : ce sont des décisions à la portée d'une petite équipe. Cela commence par une cartographie simple de vos outils et des données qu'ils manipulent.

Reste une question qui dérange, et qu'on vous laisse. Si demain votre fournisseur d'IA changeait ses règles, augmentait ses prix ou coupait l'accès, sauriez-vous seulement où sont passées vos données ?